Thomas Couture avait sa place dans les salons quand Edouard Manet en était exclu. Ainsi allait le monde de l’art au XIXème siècle, balançant entre un académisme assoupi et une modernité subversive. Deux œuvres juxtaposées – « Les romains de la décadence » et « Le déjeuner sur l’herbe » - éclairent sur le fossé qui se creuse alors entre anciens et modernes. Couture se référant à la Grèce Antique impose la démesure (4,72m par 7,72). Manet y va de la sienne proposant des personnages à hauteur d’homme (2,08m par 2,64).

La peinture d’histoire de Couture s’inscrit dans un conservatisme historique de bon aloi, même s’il s’agit ici de décrire quelques orgies qui précipitèrent la décadence romaine. Le peintre dans un livret qui accompagne son œuvre au Salon de 1847 cite Juvénal poète romain. « Plus cruel que la guerre le vice s’est abattu sur Rome et venge l’univers vaincu ». Point de ces préventions chez Manet qui donne à voir à ses contemporains leurs semblables. Deux baigneuses nues et deux hommes, deux dandies, portant l’habit, scène qui fit scandale en 1863 au Salon des refusés.

Pourquoi un telle dichotomie dans les regards qui se portent à quelques années de distance sur les deux œuvres. Il faut regarder sans doute la manière dont sont organisées et réalisées les deux scènes. Couture qui prétendait s’inscrire dans le renouveau de l’art n’offre en fait qu’un continuum à ce qu’il fut à la Renaissance ou dans l’école flamande. L’organisation spatiale y participe. La bacchanale et ses personnages débauchés au centre au premier plan et sur les côtés, comme en arrière-plan des éléments (Un jeune homme, trois hommes, des statues) qui s’inscrivent en contrepoint pour réprouver cette luxure étalée.

Manet au contraire assume l’érotisme de sa composition. Quitte à subir les foudres de ses contemporains qui ne verront qu’exhibitionnisme ou voyeurisme dans son œuvre. Emile Zola le défendra : « La foule s’est bien gardée d’ailleurs de juger Le Déjeuner sur l’herbe comme doit être jugée une véritable œuvre d’art ; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l’herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l’artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l’artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. »  Paradoxalement Couture est porteur d’un message moral alors que Manet comme en témoigne le regard impudique de la femme nue du premier plan se désintéresse des réactions prévisibles.

Romains de la décadence

Trois années furent nécessaires à Thomas Couture pour achever les Romains de la décadence dont les dimensions attestent de la haute ambition artistique. Il voulait que son tableau suscite le renouveau de la peinture française et se réfère pour cela, sans grande originalité, aux maîtres de la Grèce antique, de la Renaissance et de l’école flamande. L’oeuvre appartient au genre de la peinture d’histoire, jugé le plus noble au XIXe siècle : elle doit donc représenter des actions humaines et en extraire un message moral. Celui-ci est explicité par Couture lui-même, qui cite dans le livret du Salon de 1847, où le tableau est exposé, deux vers de Juvénal, un poète romain (v. 55-v. 140 ap. J.C.) : « Plus cruel que la guerre, le vice s’est abattu sur Rome et venge l’univers vaincu ».

Au centre du tableau, Couture a placé le groupe des débauchés, épuisés, désabusés ou buvant et dansant encore. Au premier plan, se tiennent trois hommes qui ne participent pas à cette bacchanale : à gauche, un garçon mélancolique assis sur une colonne et à droite deux visiteurs étrangers qui posent sur la scène un regard réprobateur. Enfin, au-dessus de l’ensemble, des statues antiques semblent condamner également l’orgie. Quand Couture peint des corps livrés à l’obscénité Manet donne à voir la chair heureuse dans un coin de nature triomphant. Il appela pour ses amis le tableau « La partie carrée ». Une raison de plus de s’attirer injustement les foudres.

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