L’impressionnisme en dix questions

1 : D’où vient le mot « impressionnisme » ?

On le doit, indirectement, à Claude Monet. Louis Leroy, critique d’art, s’inspira d’un tableau que le peintre avait baptisé « Impression soleil levant ». Il éreinta l’œuvre : « Un papier peint est plus travaillé que cette marine » et s’offrit dans le même temps le luxe d’un néologisme : « l’impressionnisme ». On a oublié le journaliste, pas le mot. C’est à partir du Salon des refusés (1863) que prospéra le mot. Il saluait très officiellement ces artistes différents. Napoléon III l’avait favorisé en réaction au Salon officiel qui avait refusé 3 000 œuvres sur 5 000 présentées. Au palais de l’Industrie 1 200 œuvres, dont celles de Manet, Pissarro ou encore Renoir, essuyèrent le feu ou l’indifférence de la critique. Le pire, il est vrai, y côtoyait le meilleur, ce qui fit écrire à Maxime Du Camp « Cette exhibition à la fois triste et grotesque est une des plus curieuses qu’on puisse voir. »

2 : Que liait ces artistes appelés « impressionnistes » ?

Une volonté partagée d’échapper à l’académisme et, suivant ainsi l’exemple de l’école de Barbizon (Jean-Baptiste Camille Corot, Charles François Daubigny, Jean-François Millet, Théodore Rousseau), le désir d’aller au contact de la nature, des paysages, des hommes et des femmes de leur temps. Certains tenaient leur art de l’Académie Suisse, d’autres des Beaux-Arts, quand ils n’étaient pas de simples autodidactes. Beaucoup partagèrent d’abord les plaisirs que leur offrait la butte Montmartre, ses cabarets et ses estaminets. Ils essuyèrent aussi l’opprobre, où les relégua la critique, avant d’unir leurs talents. Le 27 décembre 1873 soutenus par Paul Durand-Ruel un marchand d’art, ils créent la « Société anonyme des artistes-peintres, sculpteurs ». Puis, quelques mois plus tard, en avril 1874, 31 d’entre eux exposaient boulevard des Capucines, à Paris. Ils ne rencontrèrent pas le succès, mais le mouvement impressionniste était né.

3 : Quelles furent leurs villégiatures partagées ?

Les villes ou villages sont nombreux où se posèrent, en de courtes ou longues villégiatures, les impressionnistes. On citera Brest, Honfleur, Pontoise, Collioure, Menton, Saint Tropez, Ciboure, d’autres encore où ils furent nombreux à poser leur chevalet.

Comme ils s’inscrivirent dans les pas de Cézanne et Braque à l’Estaque, quartier-village de Marseille. Les Derain, Dufy, Marquet, Friesz, Macke, Renoir, de château Fallet, et ses jardins en restanques, à quelques pauvres maisons de pêcheurs, vinrent s’y mesurer à la lumière méditerranéenne.

A Pont Aven, dans ce beau Finistère sud aux cieux mouvants, c’est à l’auberge créée par Marie-Jeanne (1839-1915) et Joseph Gloanec, qu’à partir de 1869, les Gauguin, Bernard, Sérusier et autres Dow prendraient tour à tour pension, pendant 24 ans. Gauguin y revendiquera « le droit de tout oser ». Cette Bretagne-là l’y incitait.

Mais encore à Auvers-sur-Oise où les Daubigny, Cézanne, Corot, Van Gogh trouveront, en même temps qu’ils redécouvrent la nature dans sa pureté brutale, la lumière et son mouvement, au fil des jours. Quelques bonnes âmes, comme le docteur Gachet, leurs apporteront protection et soutien.

4 : Peut-on mesurer la valeur de leurs œuvres ?

On peut établir un classement par rapport à la valeur marchande des œuvres de quelques impressionnistes. Il reste relatif quant à sa fiabilité, la spéculation ne reposant pas toujours sur des critères objectifs. Toujours est-il que « Quand te maries-tu » de Paul Gauguin (1892) aurait été acquis pour 300 millions de dollars.

« Les joueurs de cartes » de Paul Cézanne (1892), 274 millions $. « Le portrait du docteur Gachet » de Vincent Van Gogh (1890), 152 millions $. « Le bal du moulin de la Galette » de Pierre Auguste Renoir (1876) 143 millions $. « Le portrait de Joseph Roulin » de Van Gogh (1889) 113 million $. Liste non exhaustive qui renseigne plus sur l’irrationnel des enchères que sur la valeur intrinsèque des œuvres.

5 : Quel fut de son vivant le plus honoré ?

Camille Pissarro le fut, à l’âge mûr. Il aura une jeunesse turbulente. Il résiste à son père qui veut le voir lui succéder dans sa quincaillerie de l’île de Saint Thomas (Dans les îles Vierges américaines). En 1855 – il a 25 ans – son père l’envoie finalement à Paris. Il y suit une formation pour satisfaire sa passion pour la peinture. Ce sera l’Académie Suisse où il étudiera le nu. Il y fait connaissance de Monet, Guillaumin puis Cézanne. Sous l’influence de Corot il devient paysagiste et les bords de l’Oise, de la Seine, ou encore de la Marne, deviennent son terrain de jeu. Plus tard, installé à Pontoise avec sa femme et ses huit enfants, il fait connaissance de Manet. En 1870, sous l’occupation prussienne, il se réfugie à Londres, où triomphe Turner. Longtemps il fut refusé dans les Salons et connaîtra les pires difficultés, pour faire vivre de son art les siens. Il revient à Pontoise et y prospèrera, grâce notamment à sa complicité active avec Cézanne. En 1874, il participe à la première exposition des impressionnistes, puis, doyen de ce groupe, aux huit autres éditions. Gauguin et Cézanne reconnaîtront sa grande influence. Le marchand Durand-Ruel participera à sa fortune en France, comme à sa renommée internationale. Il mourra à Paris (1903). On pourrait citer en épitaphe l’hommage de Cézanne qui parlait de « l’humble et colossal Pissarro ».

6 : Pourquoi les peintres s’installent à Montmartre ?

« L’art commence avec la difficulté » affirme André Gide. Les impressionnistes l’ont éprouvée pour le meilleur, souvent, pour le pire, autant. Désargentés beaucoup se retrouvent à Montmartre. Les cabarets et autres lieux de débauche y avaient trouvé refuge pour échapper à la fiscalité, qui sévissait, plus bas, dans Paris. Ce village, accroché à sa butte, rassure les artistes, autant qu’ils s’y noient. Ils échappent surtout à la capitale ou Haussmann trace de larges avenues, et impose, au nom d’un embellissement programmé, un ordre établi. Ici on se sent encore à la campagne, dont on vient et où l’on retournera, pour faire vivre son art au contact du réel. Impécunieux et bohèmes, les impressionnistes s’installent en quelques misérables chambres ou ateliers. Les y avaient précédés les Horace Vernet ou Géricault et, plus tard, Corot. Ce dernier immortalise Le Moulin de la Galette. Au café Guerbois, puis à la Nouvelle Athènes, vont batailler, en des conversations enfumées, les Bazille, Renoir, Claude Monet, Pissarro Cézanne ou encore Degas. Viendra aussi Van Gogh qui change sa manière de peindre au contact de ces turbulents amis.

7 : Edouard Manet, le mal aimé de la critique ?

Il en souffrit en silence. Edouard Manet fut souvent ignoré par la critique. Parfois humilié. Longtemps méprisé. Son « Christ aux Anges » fut qualifié de mauvais pastiche de la peinture espagnole. Charles Baudelaire le défendit, lui. « Manet est un homme loyal, très simple » écrivit l’auteur des Fleurs du mal.

Leur amitié prit racines dans une vision commune de l’art. « Je fais ce que je vois et non ce qu’il plaît aux autres de voir » osait Manet exclu des salons, refusé impénitent. Depuis son atelier, quartier des Batignolles, le peintre n’en démord pas : « Il faut être de son temps ». Cet entêtement sied à Baudelaire. Il le soutient. Manet en retour glisse quelque chat noir dans une œuvre, le portrait du poète dans une autre ou encore immortalise sa maîtresse mulâtre, Jeanne Duval (La dame à l’éventail ou La maîtresse de Baudelaire). Pourtant Baudelaire n’est pas tendre : « Manet a un fort talent, écrira-t-il, un talent qui résistera. Mais il a un caractère faible. » Prenait-il de haut ce peintre qu’il n’avait cessé de vouloir être? Il osera pourtant s’inscrire à contre-courant dans « Boulevard », évoquant « l’imagination vive et ample, sensible, audacieuse » de Manet. La reconnaissance de la critique sera pour plus tard.

8 : Le soldat inconnu de l’impressionnisme : Frédéric Bazille ?

Il partagea d’abord les ateliers de Claude Monet et de Renoir. Fut fauché, à 28 ans, lors de la guerre contre la Prusse, en 1870. C’est en quelque sorte le soldat inconnu de l’impressionnisme. Frédéric Bazille n’aura pas eu le temps d’exprimer son génie qui était grand. Ce fils d’un grand bourgeois de Montpellier, a vécu les premiers pas de l’impressionnisme et partageait l’énergie créatrice des Courbet Cézanne et Manet. De son premier maître, Claude Monet, il avait acquis le goût d’observer la campagne. Il s’évertuera aussi, comme ses amis qui l’inspirent et l’entraînent, à représenter l’homme dans la nature. « Scène d’été », l’œuvre maîtresse de son corpus interrompu, dit toute son audace et sa modernité. Des baigneurs s’ébattent dans une clairière en une lumière et des couleurs crues et impudiques. La symbiose réussie de la pudeur et de l’érotisme.

9 : Et Zola perdit Cézanne. Pourquoi ?

Et « L’œuvre » eut raison de leur vieille amitié. Paul Cézanne ne se remit jamais de découvrir le personnage de Claude Lantier, dans le quatorzième tome des Rougon-Macquart. L’écrivain y décrivait un « grand peintre raté » un « impuissant incapable de mettre une figure debout, malgré son orgueil ». L’ami de jeunesse l’avait ainsi trahi, et cette année 1886, sonnait le glas de leur attelage complice. Cézanne s’était reconnu dans ce personnage qui finissait par se pendre, faute d’avoir rencontré le succès. A un de ses protecteurs marchand d’art Cézanne hurla sa colère : « mais, nom de Dieu comment peut-il oser dire qu’un peintre se tue parce qu’il a fait un mauvais tableau ? Quand un tableau n’est pas réalisé on le fout au feu et on recommence un autre. » Comment Zola, ami depuis le Collège avec ce rugueux et fécond peintre, a-t- il pu passer si près, et si loin à la fois, du génie du maître aixois. L’auteur de l’Assommoir avait écrit de Manet qu’il avait « sa place marquée au Louvre ». De Cézanne il ne sut écrire qu’un compliment voilé : « Un tempérament de grand peintre qui se débat encore dans des recherches de facture… ». Leur amitié ne survécut pas à cet aveuglement.

10 : Les héritiers de l’impressionnisme. Si nombreux ?

Le groupe, dit des « impressionnistes », se retrouve pour sa huitième et dernière exposition en 1886. Si Claude Monet et Auguste Renoir n’en sont plus, on y admire encore les Edgar Degas, Mary Cassatt, Berthe Morisot, Camille Pissarro, Paul Gauguin, mais aussi, nouveaux venus, Georges Seurat et Paul Signac. Les Cézanne, Toulouse Lautrec et Van Gogh poursuivent en solitaire leur chemin. Le temps de la relève est déjà là. Elle s’inspirera peu ou prou des impressionnistes ou tentera de s’en détacher. Vint le néo-impressionnisme (Seurat, Signac) qui s’inspire des travaux d’Eugène Chevreul sur la couleur, mais d’autres théories encore, comme celles de Charles Blanc ou de Charles Henry. Naîtront dès lors le « divisionnisme » ou le « pointillisme » qui privilégient la juxtaposition des touches de couleur et se défont du carcan de la forme. Cloisonnisme et synthétisme s’imposent avec Paul Gauguin et consacrent un peu plus la simplification de la forme et l’exaltation de la couleur. Viendra aussi le temps des Nabis. Qui favorisera la vocation décorative de l’art et s’inspirera grandement de l’art japonais. Et encore le fauvisme, le cubisme, l’abstrait… L’impressionnisme fut fécond.