En cette seconde moitié du XIXème siècle, Montmartre n’est plus une commune et pas tout à fait encore un quartier. Un gros village plutôt - malgré ses 25 000 habitants - qui regarde Paris de haut. Au sommet de ses 130 mètres, la butte ne porte pas encore son sacré-cœur, pour expier les crimes de la Commune. Mais tout y dit déjà le martyr des premiers résistants, à commencer par Saint Denis décapité là au IIIème siècle.

Montmartre au tournant de ces années 50, vit de ses quinze meuniers, ses artisans, ses paysans, ses carriers qui se frottent, le soir tombé, à la panse des gueuses dans les cabarets, où quelques égarés de « la Haute » viennent parfois se perdre. L’impôt y est moins rude que dans la capitale et les lilas prolongent le printemps de belles couleurs.

Quelques peintres avaient déjà rejoint, avant 1850, ce radeau libertaire, à commencer par Théodore Géricault qui parcourt les venelles à cheval, depuis la rue des Martyrs où il loge ; avant qu’un accident ne le jette à terre et ne le cloue durablement (il meurt en 1824). S’installèrent dans son sillage les Horace Vernet (1789-1863), Jean-Baptiste Corot (1796-1875) et autres Edouard Manet (1832-1883). Ce dernier allait quérir, au « marché des modèles », celles qui éclaireraient de leurs pauses son atelier. Avant et après la déflagration de la guerre de 1870, Il attirerait ses amis peintres qui grimperaient jusqu’à Pigalle et au-delà.

D’autres encore - Renoir (1841-1919), Van Gogh (1853-1890) ,  Ziem (1821-1911), Toulouse-Lautrec (1864-1901)- viendraient aussi dans ces rues tortueuses, où les nonnes pressées filaient vers leurs congrégations, fuyant les regards obliques de passants pas toujours très honnêtes. Les fripouilles trouvaient parfois, il est vrai, refuge dans les carrières d’où l’on extrayait le gypse, qui ferait, plus bas, les compositions de plâtre des hôtels particuliers d’un Paris en grands travaux. Cet air canaille cinglerait l’imaginaire déluré des plumitifs, peintres et autres comédiens, abandonnant les bords de Seine pour rejoindre les scènes enfumées des lieux de belle perdition montmartrois.

Moulin de la Galette, cabaret Guerbois, Bateau lavoir, Chat noir, Lapin Agile Nouvelle Athènes, Moulin rouge, feraient aimablement crédit aux Renoir, Cézanne, Pissarro, Degas, Braque, Vlaminck et plus tard d’autres étoiles encore, pour porter l’art au firmament de la renommée. Pendant que les meuniers blutaient (tamisaient) la farine, les pinceaux et les tubes chantaient, dans les multiples ateliers, un air nouveau qui porterait le classicisme à la lanterne. Sur le Mont des Martyrs se préparait une révolution picturale qui enterrerait durablement le vieux monde.

Alfred Sisley (1839-1899), depuis la cité des fleurs aux Batignoles, avait déjà immortalisé la butte et, sur sa toile, des arbres naissants y disaient une ombre à venir. La transhumance vers l’Oise et ses paysages serait pour bientôt.

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