Dans la deuxième moitié du XIXè siècle, Auvers-sur-Oise a attiré des peintres parmi les plus importants de leur temps. Le charme bucolique du village, rendu accessible à leur talent par le développement du chemin de fer, fait désormais le bonheur des visiteurs désireux d’inscrire leurs pas dans ceux de ces artistes. Retour sur plus de 150 ans d’attraction esthétique.

En 1861, Charles-François Daubigny, paysagiste de renom et précurseur de l’impressionnisme, s’y fit construire une maison-atelier. Trente ans plus tard, Vincent Van Gogh y expirait, après avoir étalé sur la toile les dernières couches de son génie tourmenté. Entre temps, Corot, Daumier, Pissarro, Cézanne, mais aussi Monet, Guillaumin ou encore Berthe Morizot étaient venus y poser leur chevalet.

 

 

 

Ainsi La maison du pendu, Champ de blé aux corbeaux, ou encore Lever de lune à Auvers ne résonnent-ils pas seulement comme autant de témoignages de leur talent. Ils illustrent également l’attrait qu’Auvers, petit village lové sur les berges verdoyantes de l’Oise, a exercé sur plusieurs générations d’artistes avides de peinture en plein air, et déposés là par la grâce du chemin de fer naissant. En ce milieu de XIXè siècle, le rail commençait en effet à zébrer l’Hexagone, abolissant le temps et les distances. Auvers et sa beauté rustique n’échappèrent pas à cette union de la vapeur et de l’acier. Ainsi dès 1846, les 1500 habitants du village purent-ils assister, sans doute à la noria des locomotives. Et avec elle, à celle des premiers citadins amateurs de parties de campagne, parmi lesquels une poignée d’artistes partis à la conquête du motif… La gare d’Auvers ne voit plus depuis longtemps se déverser canotiers, pinceaux et ombrelles sur son quai. Pourtant, le riche passé pictural de la ville n’en continue pas moins d’attirer une population nombreuse, sensible à l’oeuvre des peintres qui ont forgé sa réputation. Il suffit d’ailleurs de s’attabler à l’une des terrasses qui longent la rue du Général de Gaulle pour attraper à la volée quelques bribes de coréen, de japonais ou d’anglais, ou d’entendre quelques noms familiers des habitants du village, passés à la moulinette d’accents indécis. Autant d’illustrations de l’étonnant pouvoir d’attraction internationale d’Auvers. 

Arpenter les couloirs du temps

Les centaines de milliers de visiteurs qui se pressent aujourd’hui dans ses ruelles, à la recherche des lieux fréquentés jadis par les peintres impressionnistes, n’ont pourtant pas toujours été aussi nombreux à les arpenter. Pour comprendre comment le village a retissé le lien qui l’unissait à ces artistes passés à la postérité, il faut arpenter les couloirs du temps et s’arrêter en 1968. A une époque où le tout jeune département du Val d’Oise était en quête de son identité culturelle. « Des études menées alors ont mis en lumière le fait que l’impressionnisme était le principal marqueur du territoire. », rembobine Marie-Cécile Tomasina, directrice de la SEM du château d’Auvers. Réinvestir le patrimoine artistique local s’est de fait imposé très tôt comme une évidence à Auverssur-Oise. D’autant plus que le village comptait dans ses rangs des élus et des citoyens sensibles à sa sauvegarde et à sa promotion. « Dans les années 1970, l’office de tourisme était porté par une petite équipe de bénévoles, se remémore Mme Tomasina. Ils étaient peu nombreux, mais avaient vraiment à coeur de faire connaître Auvers, et particulièrement son histoire artistique. » L’auberge Ravoux s’appelait encore le « Café Van Gogh », et drainait alors une population d’artistes et d’intellectuels parisiens qui n’hésitaient pas à prendre le volant pour venir y dîner en compagnie de son chaleureux patron, Roger Tagliana, et de sa femme Micheline. « Le café était
en quelque sorte devenu le foyer culturel de la ville. », résume la directrice de la SEM. Un refuge où se montait régulièrement des expositions, mais que le couple dut se résoudre à transmettre, après plus de quarante années de préservation. La réhabilitation du café, entreprise en 1987 par Dominique-Charles Janssens, dans le respect de l’esprit des lieux et de leur vocation, contribua dans la foulée à raviver la flamme artistique entretenue durant des décennies dans ses murs.

S’adapter à l’évolution des visiteurs

Le rachat du château d’Auvers par le département, en 1994, constitua également un tournant majeur dans la revalorisation du patrimoine de la ville. Une reconquête concrétisée par la mise en place du premier parcours culturel du château, « Voyage au temps des impressionnistes ». « Il faut se replacer dans le contexte de l’époque, éclaire madame Tomasina. L’approche virtuelle n’était alors pas courante dans le milieu artistique. Le projet, qui consistait à projeter des oeuvres sur un mur plutôt que de les y accrocher, était à la fois innovant et audacieux. » La nouvelle scénographie du château, qui proposera dès le mois d’octobre prochain une expérience totalement immersive à ses visiteurs, s’inscrit dans cette lignée. Une approche éminemment contemporaine, à laquelle correspond un effort d’adaptation constant à l’évolution du comportement des voyageurs de la part de tous les acteurs culturels d’Auvers. Réhabilitation et préservation des lieux emblématiques du village, développement de la signalétique, présence accrue sur Internet : tout est mis en oeuvre pour faciliter leur accueil, et combler leurs attentes. « Aujourd’hui, les visiteurs sont demandeurs de parcours, détaille MarieCécile Tomasina. Autrefois, ils se rendaient dans une ville et en visitaient les principaux lieux d’intérêt. Désormais ils s’inscrivent davantage dans l’itinérance. La notion de trajet revêt une importance capitale à leurs yeux. Surtout quand il s’agit de l’impressionnisme, un mouvement dont les représentants étaient justement connus pour avoir sillonné une partie de la France. » Fort de ce constat, et désireux de consolider sa réputation de « village d’artistes », Auvers s’est donc inscrit depuis plusieurs années dans une perspective réticulaire. « De nombreuses villes de la région, telles qu’Argenteuil, Pontoise, L’Isle-Adam ou encore Véteuil ont accueilli des peintres impressionnistes. Retracer leur passage et le baliser, établir des correspondances entre leurs oeuvres et les sites où ils travaillaient est devenu avec le temps une des clés de la valorisation de notre patrimoine. C’est la raison pour laquelle nous nous efforçons d’unir nos forces», détaille Mme Tomasina. Un fonctionnement en réseau que les sites dépositaires de l’histoire culturelle d’Auvers s’efforcent d’appliquer à l’échelle du village – notamment au travers de la mise en oeuvre collective des saisons culturelles – et dont la création du « Contrat de Destination Impressionnisme », en 2014, a élargi le spectre. Son objectif : fédérer tous les sites d’Ile-de-France et de Normandie portant l’empreinte de l’impressionnisme afin de le promouvoir collectivement au-delà de nos frontières. Signé en décembre 2014 par Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, le Contrat de destination contribue depuis au rayonnement international des villes et des villages garants de l’héritage du mouvement. A en juger par le nombre de langues étrangères qui se côtoient sur les trottoirs d’Auvers, le nom du village voyage très bien…